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L’Argentine joue les trouble-fêtes sur le marché du blé

Au départ des ports, comme ici à Necochea, les blés argentins défient la concurrence avec des prix parmi les plus bas du monde.

Fort de sa récolte record, le pays sud-américain vient s’imposer sur les destinations à l’export disputées par la France et l’Europe. Récit, par les opérateurs locaux, d’une campagne exceptionnelle et de ses répercussions.

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C’est presque passé inaperçu. Au mois de février, quelque 40 000 t de blé ont quitté l’Argentine, destination… les États-Unis, l’un des principaux producteurs du monde. Bien qu’anecdotique, ce fait d’armes reporté par le quotidien national La Nacíon est à replacer dans un contexte exceptionnel. Avec une production 2025-2026 de 27,7 Mt, la récolte argentine est en hausse de 50 % par rapport à la campagne précédente. Du jamais-vu. Un nouveau record qui vient balayer le précédent qui était à 23 Mt au cours de la campagne 2021-2022.

« Des rendements exceptionnels »

Les surfaces en blé sont passées de 6,3 Mha à 6,7 Mha, soit un modeste gain de 400 000 ha. L’explication est donc ailleurs. « Nous avons eu de bons rendements, voire des rendements exceptionnels cette année, explique Rodrigo Lueg, courtier en céréales dans le cabinet Argiebrokers à Buenos Aires. Nous avons reçu suffisamment de pluies et, surtout, elles sont tombées exactement quand nous en avions besoin. » Les chiffres ont impressionné localement. « Nous sommes au-dessus des 4,3 t par hectare alors que nous sommes habituellement autour des 2,8-2,9 t par hectare. Sur certaines zones, ça a dépassé les 7 t, ce qui est très élevé ici », ajoute-t-il.

Pour Gonzalo Agusto, chef économiste à la bourse des céréales de Córdoba et président de l’Association argentine de blé, ArgenTrigo, les zones de semis ont aussi joué sur cette campagne. « Il y a eu des hauts rendements, en particulier dans les zones où le blé n’est pas une culture habituelle », relate-t-il avant de préciser : « Dans l’hinterland argentin, près de Buenos Aires, dans le sud de Santa Fe… C’est plutôt commun de voir du blé. Mais au nord, comme dans la région de Córdoba, ça l’est moins, et cette année, nous avons eu une excellente production. » Dans le nord de l’Argentine, le blé est davantage considéré comme une culture de rotation et son implantation dépend beaucoup de l’humidité résiduelle du sol au sortir de la période d’été, la plus humide. « Il faut bien avoir en tête que ce sont le soja et le maïs qui sont les principales sources de revenu pour les producteurs de la région », complète-t-il. La région du Noreste argentino a, par exemple, vu sa production bondir de 176 % à 1,3 Mt, celle de Centro Norte de Córdoba de 138 % à 2,2 Mt, ou celle de Centro Norte de Santa Fe de 126 % à 2 Mt, toutes dans la moitié nord du pays.

Le blé OGM, lui, n’a pas encore conquis les assolements. En 2020, l’Argentine avait été la première au monde à autoriser sa production sur son territoire avec le HB4, plus résistant à la sécheresse que les blés conventionnels. « Ces blés sont semés dans une zone bien spécifique, mais le volume est insignifiant. La surface n’atteint même pas les 100 000 ha aujourd’hui, détaille Celso Rodrigo dos Santos, responsable du trading au desk blé d’Archer Daniels Midland au Brésil. Il n’a pas été observé de différences significatives non plus avec le non-OGM, ce qui n’a pas favorisé l’extension des surfaces. » Autre difficulté, les pays acheteurs à l’autoriser sont rares, même si le principal importateur de blés argentins, le Brésil, a entrouvert la porte. « Le Brésil autorise l’importation et la consommation de farine issue de blé OGM, mais c’est tout. »

Une qualité qui pèche

Le volume exceptionnel de blé produit cette année en Argentine entre décembre et février n’a toutefois pas été gagnant sur tous les plans, à cause d’une qualité qui n’atteint pas toujours les standards meuniers mondiaux. Celso Rodrigo dos Santos le constate. « Même si la production est record, l’Argentine a beaucoup de difficultés sur la qualité de ses blés cette année, avec un taux de protéines faible », observe-t-il. Les volumes ont en fait dilué davantage la quantité d’azote disponible à la plante, pénalisant la moyenne globale. La production potentielle aurait pu les inciter à apporter de l’azote supplémentaire en fin de cycle, mais il n’en a rien été. « L’économie reste difficile en Argentine et n’offre pas beaucoup d’opportunités. Le producteur n’investit donc pas beaucoup sur ses cultures, explique le négociant. Il va compter sur la qualité du sol combinée à des conditions climatiques positives pour avoir de la qualité, pas sur l’investissement. »

Les producteurs argentins ont bénéficié de conditions de production excellentes sur toute la campagne. (© Pixabay)

Cette petite ombre au tableau n’a toutefois pas entamé l’appétit des exportateurs argentins sur cette campagne. De 13 Mt l’année passée, les projections de tonnages à l’export laissent présager un bond sur cette campagne. « Nous avons calculé environ 11 Mt déjà exportées entre novembre et mars, relate Rodrigo Lueg. Sur l’année, nous devrions atteindre 18 Mt. » C’est aussi ce qu’estime le département américain à l’Agriculture, même si d’autres opérateurs sont plus ambitieux.

Du succès sur les marchés exports

La forte disponibilité a mis le vent dans le dos aux blés argentins, mais ce n’est pas le facteur principal. « Le peso argentin a beaucoup baissé ces derniers mois et cette faiblesse de la monnaie a grandement contribué au fait que le blé argentin soit devenu le moins cher du monde », explique Celso Rodrigo dos Santos. Il y a tout juste un an, le dollar américain coûtait environ 1 060 pesos argentins. Aujourd’hui, il faut débourser plus de 1 400 pesos, soit une dévaluation de la monnaie locale s’approchant des 24 %. Le gouvernement a aussi mis de l’eau au moulin de l’export, en diminuant régulièrement les taxes.

Résultat, les blés argentins ont pu voyager loin ces derniers mois. « Nous avons beaucoup exporté au Vietnam, au Bangladesh, en Indonésie… Principalement des blés fourragers », liste Rodrigo Lueg. Mais l’évènement 2026 reste la reprise des exportations de blé vers la Chine après un creux d’une trentaine d’années. Le négociant Cofco célébrait ainsi, le 10 février dernier, l’arrivée à Shenzen, « après près de 2 mois en mer », de 70 000 t de blés partis d’Argentine en décembre 2025.

Toujours grâce à leurs prix attractifs, les blés argentins ont parfois damé le pion aux origines européennes sur des destinations comme le Maroc, la Mauritanie et bien sûr l’Algérie. « Cette année, l’Argentine se dispute la compétitivité avec la Roumanie, l’Ukraine mais aussi la Russie, qui est le market-maker », observe Celso Rodrigo dos Santos. Même si les choses se compliquent depuis un certain 28 février. « Avec la hausse des assurances maritimes, du pétrole… Les tarifs du fret ont explosé depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient et l’Argentine rencontre un peu plus de difficultés », avertit le trader.

Les infrastructures pourraient être l’autre facteur limitant. « Nous pourrions facilement exporter 19, voire 20 Mt, mais je ne crois pas que ça se produise, estime Rodrigo Lueg. Il reste 7 mois d’exportation pendant lesquels nous devrions sortir de 300 000 à 500 000 t par mois. Avec les 50 Mt de production de maïs et les 100 Mt de soja, il y a un énorme volume qui arrive sur les ports, ce qui crée une certaine concurrence entre les produits. Je ne pense pas que nous ayons assez de place pour tout. »

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